L'inquiétude, qui peut prendre
différentes formes comme l'anxiété et l'angoisse,
pouvant aller jusqu'à la panique, peut être
envisagée sous différents angles, c'est-à-dire
regardée avec les yeux d'un sociologue, d'un
psychologue, d'un médecin ou psychiatre ou encore sous l'angle
proprement spirituel, qui est celui des motivations les plus profondes,
et souvent secrètes, de l'agir humain.
1.
Le sociologue étudie le comportement social. À l'aide de
statistiques, en référence à une culture
donnée, il cherche à établir des
éléments constants, ou dominants acuellement, ou tout
simplement dignes d'une
particulière attention, dans les habitudes sociales d'un peuple.
C'est ainsi qu'au sujet de l'inquiétude, il pourra affirmer, par
exemple, que les canadiens français sont plus inquiets que les
canadiens anglais ; plus inquiets au sujet de l'éducation de
leurs enfants ; plus
inquiets dans leurs relations de travail ; plus inquiets concernant
leur sécurité financière ; plus inquiets
concernant les conditions publiques vraiment favorables à la
santé; plus inquiets par rapport à leurs dirigeants
politiques; mais beaucoup plus insouciants
en ce qui concerne les études post-secondaires et plus
insouciants des conséquences sociales de leurs mauvaises
habitudes.
Le sociologue peut suggérer certains
remèdes extérieurs à des situations sociales
jugées négatives ou désastreuses comme la
nécessité de procéder à des réformes
sociales et de promulguer de nouvelles
lois.
2.
Le psychologue a une toute autre vision que le sociologue. S'il s'agit
de l'inquiétude, sans faire abstraction du comportement social
comme facteur d'influence, il l'envisage comme une émotion ou
une source d'émotions négatives qui affectent l'individu
qui
vient le consulter. Son approche est personnelle. Il aidera donc une
personne à découvrir les causes de son inquiétude,
qui sont souvent complexes et inavouées ; et il proposera, pour
y remédier, l'utilisation d'une grande variété de
ressources
psychologiques. Ce qui signifie parfois une longue
psycho-thérapie où la méthode varie selon les
maîtres auxquels on se réfère.
L'approche psychologique est bonne, surtout
lorsqu'elle arrive à mettre une personne devant ses
problèmes réels, et à l'engager à vouloir
sincèrement y porter remède. Pensons au vaste domaine des
dépendances. L'approche psychologique
est donc bonne mais elle est limitée à la fois dans la
recherche des causes les plus profondes et des remèdes les plus
puissants, qu'on ne peut obtenir que par le recours à Dieu,
à Jésus-Christ, le seul médecin des âmes
vraiment autorisé.
3. De
même, l'art médical du médecin, et notamment du
psychiatre, peut rendre d'immenses services aux personnes souffrant
d'angoisse, surtout de certaines formes d'angoisse qui sont des
psychoses. Mais encore là, faut-il reconnaître que, tout
indispensables qu'elles soient, la médecine
générale et la psychiatrie demeurent insuffisantes pour
traiter à fond ce mal de l'âme qu'on appelle
inquiétude ou anxiété. Les médicaments
prescrits pour les personnes qui souffrent
d'anxiété, calment sans doute les émotions, mais
parce qu'il les insensibilisent au lieu de les guérir, ils font
souvent autant et parfois plus de tort que de bien à la
santé du malade.
Il y a certes l'alternative des
médecines douces, faisant appel aux merveilleuses ressources de
la nature en nous-mêmes et à l'extérieur de
nous-mêmes ; il n'y a pas de doute que les médecines
douces, pourvu qu'elles ne soient pas associées
à des croyances erronées ou à des pratiques
occultes, peuvent faire beaucoup de bien aux personnes anxieuses. Mais
il demeure que les meilleurs remèdes naturels sont incapables de
guérir l'inquiétude dans sa source la plus profonde, qui
est morale et
spirituelle.
C'est précisément à ce
point de vue moral et spirituel qu'il nous appartient d'envisager
l'inquiétude.
L'inquiétude est une maladie de
l'âme qui est particulièrement fréquente et, aussi
longtemps qu'elle n'est pas traitée, cette maladie nuit
considérablement à l'acquisition de la maturité
morale; elle empêche d'agir dans la
maîtrise de soi et s'oppose radicalement au progrès
spirituel. Le mal de l'inquiétude, qui est aujourd'hui
amplifié par l'instabilité et les désordres de la
société actuelle, c'est-à-dire par
l'anti-civilisation dans laquelle nous baignons,
affecte des millions de personnes.
Cette maladie, reliée à la
tristesse et à la crainte, peut être certes
envisagée sous différents angles comme nous l'avons
déjà dit, mais en raison de ses racines morales,
l'approche qu'en font les grands maîtres spirituels est
beaucoup plus exhaustive. Les Pères des premiers siècles
ont porté l'attention sur sa parfaite guérison obtenue
par la vertu de l'«apathie», qui délivre l'âme
de toute inquiétude, comme dit saint Nil, et la rend semblable
au lys parmi les épines. Car
"l'âme parfaite vit sans soucis au milieu de tant de gens
inquiets". Parmi les maîtres spirituels qui ont analysé le
mal de l'inquiétude, en ont montré les effets pernicieux
et en ont indiqué les remèdes nécessaires, se
distingue sans contredit saint
François de Sales, qui en a traité ex professo au
chapitre XI de la quatrième partie de son "Introduction à
la vie dévote". En nous référant
spécialement à ce grand connaisseur de l'âme
humaine, nous verrons, toujours sous l'aspect moral
et spirituel :
1. L'origine de l'inquiétude
2. Son objet
3. Sa nature
4. Sa cause principale
5. Son inutilité et sa nocivité
6. Sa gravité
7. Ses remèdes
1. L'origine de
l'inquiétude
Comment l'inquiétude naît-elle
dans l'âme? De quels sentiments premiers, par rapport à
elle, dépend-elle?
L'inquiétude, remarque saint
François de Sales, découle de la tristesse. Voici comment
:
"... La tristesse, écrit-il, n'est
autre chose que la douleur d'esprit que nous avons du mal qui est en
nous contre notre gré, soit que le mal soit extérieur
comme pauvreté, maladie, mépris; soit qu'il soit
intérieur, comme ignorance,
sécheresse, répugnance, tentation. Quand donc l'âme
sent qu'elle a quelque mal, elle se déplaît de l'avoir et
voilà la tristesse : et tout incontinent elle désire d'en
être quitte, et d'avoir les moyens de s'en défaire. Et
jusqu'ici elle a raison,
car naturellement chacun désire le bien et fuit ce qu'il pense
être mal.
" Si l'âme cherche les moyens
d'être délivrée de son mal, pour l'amour de Dieu,
elle les cherchera avec patience, douceur, humilité,
tranquillité : attendant sa délivrance plus de la
bonté et providence de Dieu, que de la peine,
industrie ou diligence ; si elle cherche sa délivrance pour
l'amour-propre , elle s'empressera et s'échauffera à la
quête des moyens, comme si ce bien dépendait plus d'elle
que de Dieu; je ne dis pas qu'elle pense cela ; mais je dis qu'elle
s'empresse comme si elle le
pensait.
" Que si elle ne rencontre pas soudain ce
qu'elle désire, elle entre en de grandes inquiétudes et
impatiences, lesquelles n'ôtant pas le mal
précédent, mais au contraire l'empirant, l'âme
entre en une angoisse et détresse
démesurée, avec une défaillance de courage et de
force telle qu'il lui semble que son mal n'ait plus de remède.
Vous voyez donc que la tristesse, laquelle au commencement est juste,
engendre l'inquiétude ; et l'inquiétude engendre par
après un surcroît
de tristesse, qui est extrêmement dangereux".
Ainsi l'inquiétude se greffe sur la
tristesse, sentiment naturel de l'âme devant un mal qui s'impose
à elle et dont elle désire être
délivrée afin de pouvoir se réjouir du bien
qu'elle cherche pour s'y épanouir.
2. L'objet de
l'inquiétude
Tout ce qui est objet de tristesse peut
l'être également de l'inquiétude. De quoi
s'attriste-t-on et de quoi s'inquiète-t-on, c'est au fond la
même question, mais posée à des niveaux
différents.
Or, on s'attriste de tout mal perçu
comme présent. Ce mal peut être effectivement
présent, mais pas nécessairement. Car outre d'un mal
actuel on s'attriste souvent d'un mal objectivement passé, qui
demeure en quelque sorte présent dans la
blessure qu'il a ouverte dans l'âme et qui l'afflige
actuellement. La source de tristesse, et par suite d'inquiétude,
peut même être un mal objectivement futur, mais que
l'imagination rend présent, par exemple les conséquences
d'une maladie présente, les
conséquences d'une guerre prévue. La dimension future de
maux perçus comme présents tient, cela est facile
à saisir, une place très importante dans
l'inquiétude. Alors, la crainte de manquer de biens
nécessaires ou utiles dans l'avenir, ou encore
d'être en mesure de surmonter quelque difficulté
prévue, nourrit l'inquiétude. Concrètement, dans
l'ordre extérieur, nous nous attristons le plus souvent de tout
ce qui pourrait porter atteinte à nos biens matériels,
à notre santé,
à notre réputation, d'où beaucoup
d'insécurité et d'anxiété. Dans l'ordre
intérieur ou spirituel, nous nous attristons au sujet de nos
limites intellectuelles et morales, de nos défauts humiliants,
d'épreuves et de tentations que nous
avons à surmonter.
3. La nature de
l'inquiétude
Il n'y a aucun mal pour l'âme à
désirer être délivrée d'un mal qui
l'attriste, et par ailleurs à désirer, par rapport aux
biens légitimes, tout ce qui peut être pour elle source de
joie. Mais elle prend le chemin d'une
tristesse encore plus grande la tristesse de l'inquiétude
lorsque son désir d'être délivrée du
mal ou d'obtenir le bien qu'elle souhaite cesse d'être bien
ordonné, c'est-à-dire entièrement soumis à
la volonté de Dieu, source
première de tout bien et de tout mal qui nous arrive.
L'inquiétude naît donc d'un dérèglement
radical, bouleversant l'ordre que, en tant que créatures, nous
devons respecter et maintenir dans tous nos désirs d'être
délivrés du mal et dans
toutes nos attentes et espérances du bien.
L'ordre divin qui doit régler nos
désirs et que nous devons toujours respecter nous est en fait
clairement manifesté par le premier commandement : "Tu aimeras
le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de
toutes tes forces". Au désir
d'aimer Dieu par-dessus tout, c'est-à-dire au désir
qu'avant tout sa sainte volonté s'accomplisse en nous, doivent
se subordonner tous nos autres désirs qui ont trait à
notre bonheur naturel. Si tous nos désirs étaient
réglés par la soumission
aimante et inconditionnelle à la volonté de Dieu, dans
laquelle consiste la véritable adoration, il n'y aurait pas de
place en notre âme pour la moindre inquiétude. La demande
de délivrance du mal ou toute attente de bien qu'elle
adresserait à Dieu, comme le
souligne saint François de Sales, serait toujours faite dans la
patience, la douceur, l'humilité, la tranquillité.
4. La cause
principale de l'inquiétude
La cause principale et la plus profonde de
l'inquiétude n'est pas d'ordre psychologique mais bien
plutôt d'ordre théologal. On peut être certes
prédisposé à l'inquiétude en raison de
divers traumatismes ou blessures morales qu'il faut
savoir considérer. Il n'en demeure pas moins que la cause la
plus profonde de l'inquiétude réside dans l'oubli de la
primauté de Dieu et de sa douce Providence gouvernant toutes les
circonstances de notre vie. L'inquiétude, comme maladie
spirituelle, dépend
fondamentalement d'un manque de foi concrète en l'amour paternel
de Dieu pour nous qui sommes ses enfants, et aussi de confiance en son
infinie miséricorde. Le Christ-Jésus nous l'a bien dit
dans l'Évangile : "Si Dieu revêt de la sorte les lys des
champs (au point que
Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'a pas été
vêtu comme l'un deux), ces lys qui sont aujourd'hui et demain
seront jetés au feu, ne fera-t-il bien plus pour vous, gens de
peu de foi! Ne vous inquiétez donc pas en disant: Qu'allons-nous
manger? qu'allons-nous
boire? de quoi allons-nous nous vêtir? Ce sont là des
choses dont les païens sont en quête. Or, votre Père
céleste sait que vous avez besoin de tout cela. Cherchez d'abord
le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné
par surcroît". (Mt 6,
30-33)
Le manque de foi et de confiance en l'amour
paternel de Dieu peut être dans l'âme inquiète assez
inconscient, mais n'est-il pas essentiel pour elle d'en prendre
conscience pour guérir de son inquiétude?
Saint-François de Sales décrit
l'inquiétude en termes de précipitation et d'ardeur
anxieuse que nous mettons dans la recherche des moyens pour être
délivrés du mal, pour sortir d'un embarras ou obtenir un
bien quelconque, comme si la
réussite en cela dépendait d'abord de notre
volonté avant de dépendre de la volonté
toute-puissante et toute-aimante de Dieu. "L'âme s'empresse et
s'échauffe à la quête des moyens, écrit-il,
comme si cela dépendait plus d'elle que de
Dieu". L'inquiétude s'identifie en fait à l'impatience
des désirs jetant dans l'âme une agitation, qui trouble
avant tout sa relation à Dieu, qui devrait être une
relation d'amour et de confiance. D'autre part, en raison de son
agitation intérieure, l'âme
inquiète ne se possède plus; les soucis qu'elle se fait
peuvent en arriver à la vider entièrement de son
énergie et à la faire prendre des décisions et
agir d'une façon tout à fait déraisonnable.
5.
L'inutilité et la nocivité de l'inquiétude
Toute cette agitation intérieure,
dans laquelle consiste l'inquiétude, est inutile à tous
points de vue. Car loin d'aider de quelque manière l'âme
à surmonter les difficultés qu'elle doit affronter, cette
agitation la livre plutôt
à une faiblesse de plus en plus grande. L'inquiétude ne
résout jamais nos problèmes, mais nous en crée de
nouveaux. Au lieu d'ôter quelque mal que ce soit, elle l'empire.
Saint François suggère que l'aggravation du mal due
à l'inquiétude
peut aller jusqu'au désespoir, lorsqu'il dit que "si l'âme
ne rencontre pas soudain ce qu'elle désire, elle entre en de
grandes inquiétudes et impatiences, lesquelles n'ôtant pas
le mal précédent mais au contraire l'empirant,
l'âme entre en une angoisse
et détresse démesurée, avec une défaillance
de courage et de force telle qu'il lui semble que son mal n'ait plus de
remède." D'où l'angoisse extrême qui
débouche sur le suicide.
L'inquiétude aggrave donc le mal dont
on désire être délivré. Pour nous le faire
bien comprendre, saint François de Sales se sert de l'exemple
des oiseaux pris dans des filets. Plus les pauvres malheureux mettent
d'ardeur à se
débattre pour sortir des filets, plus ils s'y emprisonnent.
"L'inquiétude, insiste-t-il provient
d'un désir déréglé d'être
délivré du mal que l'on sent, ou d'acquérir le
bien que l'on espère. Et néanmoins il n'y a rien qui
empire plus le mal et qui éloigne plus le
bien que l'inquiétude et empressement. Les oiseaux demeurent
pris dedans les filets et lacs, parce que s'y trouvant engagés,
ils se débattent et remuent déréglement pour en
sortir, ce que faisant ils s'enveloppent de plus en plus."
6. La
gravité du mal de l'inquiétude
L'inquiétude n'est pas seulement une
réaction émotive inutile et nuisible à l'âme
et au corps, mais elle est surtout une maladie spirituelle
particulièrement grave, parce qu'elle s'attaque à la
structure organique de l'âme, à
toutes ses facultés et vertus qu'elle prive de leur force
vitale. L'inquiétude agit comme un dangereux ennemi
intérieur qui met l'âme en complet désarroi; car
elle crée dans l'âme une sorte de sédition interne
qui ouvre la porte à tous ses
ennemis. C'est en comparant les effets de l'inquiétude à
ceux d'une guerre civile ruinant un pays avant toute attaque
extérieure que saint François de Sales montre la
gravité de ce mal spirituel:
"L'inquiétude, pense-t-il, est le
plus grand mal qui arrive en l'âme, excepté le
péché. Car comme les séditions et troubles
intérieurs d'une république la ruinent entièrement
et l'empêchent qu'elle ne puisse
résister à l'étranger, ainsi notre coeur,
étant troublé et inquiété en
soi-même, perd la force de maintenir les vertus qu'il avait
acquises, et par conséquent le moyen de résister aux
tentations de l'ennemi, lequel fait alors toutes sortes
d'efforts pour pêcher, comme l'on dit, en eau trouble".
Se trouve ainsi éclairée la
toute première affirmation du texte de saint François de
Sales sur l'inquiétude: "L'inquiétude n'est pas une
simple tentation, mais une source, de laquelle et par laquelle
plusieurs tentations arrivent".
7. Les
remèdes à l'inquiétude
1) Calmer d'abord
son esprit
L'inquiétude consistant dans une
agitation intérieure provenant d'émotions fondées
sur la tristesse et privant nos facultés intellectuelles de
leurs vertus ou aptitudes à imprimer à notre conduite une
orientation saine, il importe, avant
tout, pour guérir cette maladie, de calmer d'abord notre esprit.
En effet, si avant de nous lancer dans la poursuite des moyens pour
être délivrés d'un mal ou obtenir un bien, nous ne
faisions pas attention à notre état d'âme
agitée, nous n'aboutirions
à rien sinon qu'à augmenter notre agitation
intérieure. C'est bien le premier conseil que donne saint
François de Sales aux âmes inquiètes :
"Quand donc vous serez presséedu
désir d'être délivrée de quelque mal, ou de
parvenir à quelque bien: avant toute chose mettez votre esprit
en repos et tranquillité; faites rasseoir votre jugement et
votre volonté; et puis tout
bellement et doucement pourchassez l'issue de votre désir,
prenant par ordre les moyens qui seront convenables: et quand je dis
tout bellement, je ne veux pas dire négligemment, mais sans
empressement, trouble et inquiétude. Autrement au lieu d'avoir
l'effet de votre désir, vous
gâterez tout, et vous vous embarrasserez plus fort".
2) Examiner
fréquemment sa conscience
L'inquiétude a comme effet
désastreux de nous enlever la maîtrise de
nous-mêmes. L'âme inquiète ne se possède
plus. N'étant plus en possession d'elle-même, comment
pourrait-elle agir librement et d'une façon responsable?
Pour vaincre l'inquiétude, il faut être bien
décidés à ne pas nous laisser ravir la
maîtrise de nous-mêmes par l'une ou l'autre des passions et
émotions que l'agitation intérieure peut provoquer
insidieusement en nous.
Cela requiert une grande vigilance sur tout
ce qui se passe à l'intérieur de notre âme. Et
cette vigilance se réalise par un examen fréquent de
conscience portant précisément sur l'inquiétude ou
la tendance à
s'inquiéter, qui cherche à s'actualiser à propos
de tout. Dans l'examen fréquent que nous devons faire de
l'état actuel de notre âme, nous devons nous demander si
nous sommes, en ce moment, en possession de nous-mêmes. Et nous
devons nous poser cette question
comme étant d'une extrême importance pour nous conduire en
enfants de Dieu. C'est pourquoi nous devons nous examiner, non pas en
nous comparant à qui que ce soit, meilleur ou pire que
nous-mêmes, mais uniquement devant Dieu. Ce n'est qu'en rentrant
souvent en nous-mêmes dans
la lumière de Dieu et de sa volonté sur nous que nous
pourrons prendre le recul nécessaire pour ne pas perdre notre
liberté intérieure en face des événements
extérieurs, aussi inquiétants qu'ils nous puissent
paraître. L'examen
fréquent de notre état d'âme fait devant Dieu est
le deuxième remède indiqué par saint
François de Sales pour guérir du mal de
l'inquiétude:
"Mon âme est toujours en mes mains,
ô Seigneur, et je n'ai point oublié votre loi," disait
David. Examinez plus d'une fois le jour, mais au moins le soir et le
matin, si vous avez votre âme en vos mains, ou si quelque passion
et inquiétude vous l'a point
ravie. Considérez si vous avez votre coeur à votre
commandement ou bien s'il est point échappé de vos mains
pour s'engager à quelque affection déréglée
d'amour, de haine, d'envie, de convoitise, de crainte, d'ennui, de
joie. Que s'il est
égaré, avant toutes choses, cherchez-le, et ramenez-le
tout bellement en la présence de Dieu, en remettant vos
affections et désirs sous l'obéissance et conduite de sa
divine volonté. Car comme ceux qui craignent de perdre quelque
chose qui leur est
précieuse, la tiennent bien serrée en leur main, ainsi
à l'imitation de ce grand roi, nous devons toujours dire:
«ô mon Dieu, mon âme est au hasard, c'est pourquoi je
la porte toujours en mes mains; et en cette sorte je n'ai point
oublié votre sainte loi» ".
3) Surveiller
tous ses désirs
L'inquiétude est une sorte
d'impatience qui naît de désirs, certes légitimes
en eux-mêmes, d'être délivrés d'un mal ou
d'obtenir quelque bien, mais qui sont déréglés.
Les désirs inquiets, en effet, sont
déréglés parce que l'âme cherche à
les réaliser par elle-même indépendamment de la
volonté et des secours de Dieu. Pour guérir de
l'inquiétude, il faut donc exercer un véritable
contrôle sur ses désirs, pas
seulement sur les grands mais aussi sur les petits qui conditionnent
les grands. C'est-à-dire que nous ne devons pas tolérer
que le moindre de nos désirs ne mette notre âme dans une
disposition d'inquiétude par exemple, le désir de trouver
un emploi convenable, le
désir d'échapper à un danger réel.
Ce contrôle de nos désirs ne
peut être fait que dans une prière confiante, qui nous
établisse dans une attitude de soumission à la
volonté de Dieu et nous obtienne de sa miséricorde les
secours dont nous avons besoin. Ne pas accepter
le moindre désir s'accompagnant d'inquiétude signifie, en
fait, de mener, avec la grâce de Dieu, un constant combat
spirituel contre nos désirs déréglés, en
nous refusant toujours à prendre des décisions qui
seraient commandées par
l'inquiétude. C'est le troisième conseil de saint
François de Sales:
"Ne permettez pas à vos
désirs, pour petits qu'ils soient et de petite importance,
qu'ils vous inquiètent: car après les petits, les grands
et plus importants trouveraient votre coeur plus disposé au
trouble et dérèglement. Quand vous
sentirez arriver l'inquiétude, recommandez-vous à Dieu,
et résolvez-vous de ne rien faire du tout de ce que votre
désir requiert de vous, que l'inquiétude ne soit
totalement passée."
4)
Tempérer ses désirs en faisant appel à la raison
L'inquiétude entraînant un
état d'âme émotif qu'il n'est pas toujours possible
de contrôler parfaitement avant d'agir, surtout lorsqu'il faut
agir rapidement, il importe, même en situation urgente, de tout
faire pour ne pas agir d'après
ce qui est déréglé dans nos désirs.
Le dérèglement des
désirs, nous l'avons vu, dépend fondamentalement de leur
manque de référence à Dieu, dans la foi et la
confiance, et a pour conséquence de les rendre tout à
fait déraisonnables. Car nous sommes ainsi
faits que si nous ne demeurons pas soumis à la Providence de
Dieu, nous perdons la raison dans une plus ou moins large mesure. C'est
pourquoi pour régler nos désirs dans les situations
urgentes il nous faut faire un effort doux et tranquille pour rendre
nos désirs vraiment
conformes à la raison:
"Si la chose ne se peut différer, il
faut avec un doux et tranquille effort retenir le courant de notre
désir, en le modérant tant qu'il nous sera possible. Et
sur cela faire la chose, non selon votre désir, mais selon la
raison."
5) Ouvrir son
coeur à un guide spirituel
Aux remèdes précédents,
saint François de Sales en ajoute un autre, qu'il
considère comme "le remède des remèdes" de
l'inquiétude. Cet excellent remède consiste à
ouvrir son coeur à un guide ou confident
spirituel, apte à nous comprendre et à nous aider. De son
temps, la médecine recourait volontiers à la
saignée comme à un remède efficace pour soulager
la fièvre, l'épanchement de sang entraînant une
baisse de la température. Ouvrir
simplement son coeur inquiet à un bon conseiller est sans doute
un remède à l'inquiétude beaucoup plus efficace
que le recours à des calmants qui ne feront jamais que "geler"
l'anxiété sans s'attaquer à ses causes les plus
profondes, qui sont d'ordre
spirituel:
"Si vous pouvez découvrir votre
inquiétude à celui qui conduit votre âme, ou au
moins à quelque confident et dévot ami, ne doutez point
que tout aussitôt vous ne soyez apaisé. Car la
communication des douleurs du coeur fait le
même effet en l'âme, que la saignée fait au corps de
celui qui est en fièvre continue: c'est le remède des
remèdes. Aussi le roi Saint Louis donna cet avis à son
fils: si tu as en ton coeur quelque malaise, dis-le incontinent
à ton confesseur, ou
à quelque bonne personne et ainsi tu pourras ton mal
légèrement porter, par le réconfort qu'il te
donnera."
Conclusion
Si, en vue d'appliquer à la grave
maladie de l'inquiétude les remèdes les plus puissants et
les plus efficaces, on veut bien prêter attention à ses
causes les plus profondes, on est amené à
reconnaître, comme nous l'avons dit, que ces
causes sont, par-dessus toutes les autres, d'ordre théologal.
Cela signifie que sans la foi en l'amour de
Dieu, sans la confiance en son infinie miséricorde, sans le
désir sincère de l'aimer par-dessus tout, il est
impossible de guérir vraiment de ce mal pernicieux. Certes, par
le recours habituel à la raison, on
peut arriver à remporter la victoire sur l'impatience et le
dérèglement des désirs; mais d'où peut
venir à une raison, perturbée elle-même par
l'inquiétude, la lumière et la force pour calmer
l'agitation intérieure, qui
l'empêche de voir clair et, par suite, de discerner ce qu'il faut
faire. Parce que la raison laissée à elle-même se
trouve alors dans une sorte d'aveuglement, d'autant plus grand qu'est
plus grande l'agitation de l'âme, la lumière et la
capacité de discerner la
vraie solution ne peuvent venir que d'une source supérieure,
celle de Dieu.
Avant tout, il sera donc nécessaire
à la raison d'avouer son incapacité actuelle de se
délivrer par elle-même du mal de l'inquiétude qui
l'affecte; il lui faudra se mettre dans une attitude d'humilité,
sans laquelle on ne peut se tourner
vers Dieu. En se tournant humblement vers Dieu pour y chercher la
lumière, l'âme accède au plan de la foi en l'amour
de Dieu dont elle s'approchera de plus en plus par la confiance.
C'est dans une confiance sans bornes en la
miséricorde infinie de Dieu que se trouve le remède
essentiel à l'inquiétude. C'est lorsque la confiance est
inspirée par un amour souverain de Dieu qu'elle agit dans
l'âme comme le divin remède
à toutes ses inquiétudes. En effet, l'amour de Dieu
par-dessus tout porte l'âme à s'abandonner
entièrement à tout ce que le bon Dieu veut ou permet, et
à mettre en Lui seul la source de sa paix et de sa joie. Et
c'est ainsi par les vertus théologales,
qui s'épanouissent dans un abandon aimant à la divine
Providence, que tous nos désirs s'apaisent, immergés pour
ainsi dire, dans le seul grand désir de plaire à Dieu.
Tel était l'idéal des
Pères du désert : pouvoir arriver à "l'apathie",
au parfait repos de tous les désirs, non par
insensibilité du coeur comme les stoïciens, mais par
l'ardeur de la charité, enflammant toujours davantage le
coeur, au point de ne plus laisser de place en lui qu'au seul
désir d'aimer Dieu. Ce seul désir d'aimer Dieu
n'éteint pas dans l'âme tous les désirs naturels,
mais les simplifie plutôt et les purifie de tout genre de
désordre et de dérèglement.
L'âme simplifiée et purifiée par la charité
parfaite ne s'appuie plus sur ses propres forces et lumières
pour réaliser ses désirs légitimes d'être
délivrée de maux qui l'affigent ou encore ses attentes de
biens qu'elle souhaite, mais
uniquement sur le bon plaisir de Dieu.
C'est Dieu qu'elle aime par-dessus tout et
pour Lui-même; c'est sa volonté qu'elle recherche avant
tout. Ne voulant plus que la volonté de Dieu, de manière
à conformer toujours la sienne à celle de Dieu, elle en
arrive, comme sainte
Thérèse de l'Enfant-Jésus, à toujours faire
sa propre volonté "fondue" dans celle de Dieu, et ainsi à
être parfaitement libérée de toutes ses
inquiétudes.
Une âme inquiète aujourd'hui
cherche-t-elle une thérapie spirituelle infaillible pour
guérir de son mal, elle n'en trouvera pas de meilleure que "la
petite voie de l'enfance spirituelle", qu'enseigne à notre
pauvre monde ce grand docteur de
l'Église, qu'est sainte Thérèse de
l'Enfant-Jésus.
J.R.B.
"Rester enfant,
c'est ne s"inquiéter de rien".
"Le bon Dieu
veut que je m'abandonne comme un tout petit enfant qui ne
s'inquiète pas de ce qu'on fera de lui".
Sainte-Thérèse de
l'Enfant-Jésus