L'oraison, un regard vers Dieu dans le silence
Nous sommes faits pour Dieu.
" Dieu est Amour " (I Jn 4,8). II a de la joie à se donner. " Echange d'amitié, où l'on s'entretient souvent seul à seul avec Dieu dont on se sait aimé " (Thérèse d'Avila), regard simple sur le mystère de Dieu manifesté dans le Christ Jésus, regard soutenu et animé par l'Esprit Saint, l'oraison est l'exercice premier de la vie divine en nous, le mouvement vital de la grâce filiale en notre âme. C'est pourquoi elle est une exigence fondamentale de la vie chrétienne elle-même.
L'oraison est la rencontre de l'être vivant tel que nous sommes, avec le Dieu vivant qui habite en nous : rencontre du Créateur et de sa créature, du Dieu Saint et de l'homme pécheur que la grâce rend capable d'amour filial. Mystère de nos relations personnelles avec le DieuTrinité, temps fort de notre vie de baptisés, l'oraison, comme rencontre, nous porte à rechercher la présence divine au milieu de nos occupations quotidiennes.
L'oraison est un contact vivant. Notre part, indispensable parce que libre, est de recueillement, d'orientation de tout notre être vers cette présence, invisible et obscure, mais réelle et agissante de Dieu en nous. L'important, c'est d'établir un contact vrai et vivant avec Dieu.
Or, " la foi donne Dieu ", nous dit Jean de la Croix. C'est une vérité évangélique.
La foi de l'hémorroïsse, dans l'évangile, fait tressaillir Jésus : " Qui m'a touché ? ".
Cette foi lui " arrache " une force qui guérit. " J'ai senti qu'une force était sortie de moi " (cf. Lc 8,43:48). Notre acte de foi, foi vivante qui espère et aime dans la pauvreté sentie et l'impuissance, fait tressaillir Dieu. La foi touche Dieu. Et Dieu se donne. Lui-même.
Il a de la joie à se donner.
Notre collaboration dans cet échange d'amour qu'est la prière d'oraison est une collaboration de foi. C'est un regard de foi, regard sur Jésus, regard persévérant sur l'obscur de son mystère, regard nourri de prière vocale, de lecture, de méditation peut-être ou simplement de silence.
Que le contact se fasse dans la joie ou la tristesse, la ferveur ou la sécheresse, l'activité ou l'impuissance, l'enthousiasme ou l'écrasement, peu importe. Au-delà du senti, Dieu se donne. Ce regard de foi, que l'Esprit Saint perfectionne peu à peu en simplifiant son exercice, est notre grande richesse. Il crée une intimité de plus en plus profonde et transformante avec le Christ Jésus. Il fait entrer dans ses sentiments.
Il fait aimer l'Eglise.
...
D'après le P Marie-Eugène de l'Enfant-Jésus, carme
(tiré de Thérèse de Lisieux, no.845, juin 2004, p.15)
Dossier sur la liturgie
A propos de l'instruction Redemptionis sacramentum sur la Sainte Liturgie
Le 25 mars dernier, en la fête de l'Annonciation du Seigneur , la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements publiait l'Instruction Redemptionis sacramentum sur certaines choses à observer et à éviter concernant la très sainte Eucharistie. Il s'agit d'un document extrêmement important qui complète, au plan de la discipline ecclésiastique, la magnifique encyclique doctrinale de SS. Jean-Paul II L'Église vit de l'Eucharistie.
On ne peut certes apprécier la valeur de ce document sans le lire et le méditer en portant une attention particulière à l'intention qui y a présidé, aux certitudes qu'il exprime avec une grande autorité, aux sources qui le fondent et à sa rédaction soignée. Sur la base de ce que l'Église a toujours cru et enseigné, il s'agit de mettre un terme aux nombreux abus qui se sont glissés dans la célébration de la sainte messe depuis la réforme conciliaire de sorte à restituer à la liturgie son sens sacré, sa dignité et sa beauté. Quels qu'ils soient, ces abus ne sont pas à prendre à la légère, comme le disait le cardinal Francis Arinze dans la présentation qu'il a faite de l'Instruction : "Tous les abus au sujet de la Sainte Eucharistie n'ont pas le même poids . Quelques uns menacent de rendre le sacrement invalide. D'autres manifestent un manque de foi eucharistique. D'autres encore contribuent à semer la confusion parmi le peuple de Dieu et tendent à désacraliser les célébrations eucharistiques. Ce ne sont pas des abus à prendre à la légère."
C'est d'abord et avant tout le sens même de la messe qu'il faut redécouvrir, la messe qui n'est pas qu'une assemblée fraternelle réunie pour se nourrir de la parole de Dieu et rendre grâces, mais qui est essentiellement la re-présentation sacramentelle du Sacrifice de la Croix, en ce sens que le sacrifice du Calvaire est rendu présent d'une façon non sanglante à chaque messe. C'est en réalité toute l'oeuvre de la rédemption qui s'exerce à chaque messe. Sous les espéces eucharistiques, au-delà de ce que peuvent percevoir nos sens et la faible lumière de notre raison, la foi discerne le Corps et le Sang du Seigneur, le Christ tout entier avec sa sainte humanité et sa divinité. Tout le contenu de l'Instruction Redemptionis sacramentum est une conséquence de la foi catholique en la Sainte Eucharistie.
De ce contenu, Louis Serriche donne un très bon résumé dans La Nef, no. 149, mai 2004, p.12-13.
Quant à la portée du document et au redressement qu'il laisse espérer en tout ce qui a trait au culte dans l'Église, nos lecteurs apprécieront les commentaires du Père Michel Gitton et du Père Michel Lelong, que nous reproduisons.
Mais où les fidèles peuvent-ils trouver actuellement l'exacte observance des normes liturgiques fermement édictées par le document romain ? Nous croyons qu'au sujet de l'observance de ces normes qui plongent leurs racines dans la grande tradition liturgique de l'Église, les communautés traditonnelles comme l'abbaye Sainte Madeleine du Barroux ont une très bonne longueur d'avance, de sorte qu'elles indiquent aux communautés qui ont malheureusement regressé la voie du progrès. C'est pourquoi ces communautés exercent un attrait puissant sur les fidèles: l'attrait de la beauté et de toutes les richesses de la foi catholique.
Certes ce qui importe par-dessus tout pour retrouver "l'esprit de la liturgie", c'est d'écouter attentivement ce que nous ordonne aujourd'hui Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même par la voix de son Vicaire.
J.R.B.
Rome au secours de la liturgie
Le cardinal Arinze, préfet de la Congrégation pour le Culte divin, a rendu public le 23 avril dernier les fameuses normes liturgiques annoncées depuis l'encyclique Ecclesia de Eucharistia (17 avril 2003) : il s'agit de l'Instruction Redemptionis Sacramentum. Présentation.
Deux Dicastères de la Curie romaine ont été chargés de préparer cette Instruction: la Congrégation pour le Culte Divin et la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Cette Instruction est un texte dense et elle est bien plus qu'un catalogue des abus à éviter ou à réprimer; si elle dénonce un certain nombre de dérives et même de délits, elle prend bien soin de les situer dans le cadre d'une réflexion d'ordre doctrinal, et elle élargit son propos à l'ensemble du culte de l'Eucharistie.
Causes des abus
Le Préambule présente d'emblée les causes principales des abus liturgiques: une fausse conception de la liberté (n. 7); des initiatives oecuméniques contraires à la discipline de l'Église (n. 8); l'ignorance tant des normes, que de leur histoire (n. 9) ; la tendance, présente dans certains courants doctrinaux déviants, de rompre le lien entre les sacrements et le Christ, qui les a institués, et donc aux événements fondateurs de l'Église (n. 10); le caractère arbitraire des innovations en matière liturgique, ce qui a pour effet de " léser l'unité substantielle du Rite romain " et " d'introduire des éléments d'altération et de discorde dans la célébration de l'Eucharistie elle-même ", ce qui provoque "l'incertitude doctrinale, le doute et le scandale dans le peuple de Dieu " (n. 11). En revanche, l'Instruction affirme un certain nombre de droits, qui sont répartis dans l'ensemble du document: ainsi, dans le Préambule, le droit général de " bénéficier d'une véritable Liturgie, qui soit conforme à ce que l'Église a voulu et établi " (n. 12) annonce les droits plus précis qui émaillent le texte, dans les huit chapitres qu'il contient.
Dans le chapitre l, qui concerne le gouvernement de la Liturgie, l'Instruction affirme que " les fidèles ont le droit d'obtenir que l'autorité ecclésiastique gouverne la sainte Liturgie totalement et d'une manière efficace, afin que celle-ci n'apparaisse jamais comme la propriété privée de quelqu'un, ni du célébrant, ni de la communauté dans laquelle les Mystères sont célébrés " (n. 18). Puis, il est reconnu aux fidèles le droit d'obtenir que l'Évêque diocésain veille à ce que des abus ne se glissent pas dans la discipline ecclésiastique (n. 24).
La participation
Le chapitre 2 traite de la participation " active et consciente " des fidèles laïcs à la célébration de l'Eucharistie. Il est essentiel de le considérer en entier, car il s'agit d'un vrai petit traité de la participation, un sujet important et délicat par excellence, qui est la cause de bien des ambiguïtés et de dérives, lorsqu'elle est mal comprise: fondée sur le baptême, la participation s'inscrit dans la nature avant tout sacrificielle de l'Eucharistie, qui est " l'une des principales clefs " pour la comprendre et la mettre en oeuvre (n. 38). Ainsi, les fonctions exercées par les laïcs ne sont pas laissées au hasard de la créativité (n. 44).
Le chapitre 3 concerne la célébration de la Messe. Un certain nombre d'abus sont explicitement dénoncés. Citons, en particulier, le fait d'utiliser des Prières eucharistiques dues à la composition privée (n. 51) ou la proclamation de ces mêmes Prières eucharistiques par d'autres personnes que le prêtre (n. 52); l'omission ou le changement des lectures bibliques prescrites pendant la Messe, ou leur remplacement par d'autres textes choisis hors de la Bible (n. 61); la proclamation de l'Évangile par un laïc, y compris un religieux (n. 63); l'homélie prononcée par un fidèle non-ordonné (nn. 65-66); l'emploi d'un autre texte que le Symbole ou la Profession de Foi prévus dans les livres liturgiques (n. 69). Et deux droits des fidèles sont affirmés : le droit d'obtenir, surtout dans la célébration dominicale, que, habituellement, la musique sacrée soit idoine et véritable, et que l'autel, les ornements et les linges sacrés resplendissent toujours de dignité, de beauté et de propreté (n. 57); le droit d'obtenir que la célébration de l'Eucharistie soit préparée avec soin dans toutes ses parties, avec, il faut le noter, une mention particulière pour les chants, qui doivent préserver et alimenter, comme il convient, la foi des fidèles (n. 58).
La Communion
Le chapitre 4 sur la Communion est très développé: il est tout d'abord rappelé les conditions pour accéder à la sainte Table, dont la nécessité de la confession sacramentelle (nn. 80-81, 86), les normes concernant l'interdiction pour les non-catholiques et évidemment les non-chrétiens de recevoir la Communion (n. 8485). On trouve aussi l'affirmation du droit " de recevoir, selon son choix, la sainte communion dans la bouche" (n. 91), alors que la communion dans la main, dans les pays où elle est autorisée, ne peut être donnée " s'il y a un risque de profanation " (n. 91). Le n. 93 rappelle aussi qu'il faut maintenir l'usage du plateau de communion. La communion sous les deux espèces fait l'objet d'un long développement dans le but d'encadrer cette pratique (nn. 100-105), qui doit être accompagnée préalablement et continuellement d'une catéchèse appropriée portant sur les principes dogmatiques établis dans ce domaine par le concile de Trente (n. 100).
Le chapitre 5 comprend un certain nombre d'autres normes éparses concernant la très sainte Eucharistie: le n. 112 mérite d'être cité: " La Messe est célébrée en latin ou dans une autre langue, à condition d'utiliser les textes liturgiques approuvés selon les normes du droit. À l'exception des Messes, qui doivent être célébrées dans la langue du peuple en se conformant aux horaires et aux temps fixés par l'autorité ecclésiastique, il est permis aux prêtres de célébrer la Messe en latin, en tout lieu et à tout moment ".
L'Adoration
Le chapitre 6 aborde la question du culte de l'Eucharistie en dehors de la Messe, en rappelant qu'il convient de le promouvoir (n. 129); en particulier, l'Ordinaire doit encourager l'adoration du Saint-Sacrement, y compris perpétuelle (n. 136), et l'Instruction affirme même le droit des fidèles de venir souvent visiter le Saint-Sacrement pour l'adorer, et de participer, au moins un certain nombre de fois dans l'année, à l'adoration de la très Sainte Eucharistie exposée (n. 139). L'Instruction réitère l'interdiction d'emporter la Sainte Eucharistie chez soi ou dans un autre lieu (n. 132).
Après avoir abordé la question de la participation des fidèles laïcs, dans le chapitre 2, l'Instruction développe le point particulier et souvent épineux des fonctions extraordinaires des fidèles laïcs, dans le chapitre 7. Celui-ci commence par cette affirmation: " le sacerdoce ministériel est absolument irremplaçable ". Les ministres extraordinaires exercent donc des fonctions supplétives (n. 152), c'est-à-dire une aide qui n'est pas prévue pour assurer une participation plus entière des laïcs (n. 151); elle ne doit donc pas constituer un prétexte pour altérer le ministère même des prêtres (n. 152). Des normes très précises sont ensuite données dans deux domaines particuliers: le ministre extraordinaire de la Communion (nn. 154-160) et les célébrations en l'absence de prêtre (nn. 162167).
Le dernier chapitre de l'Instruction explique les moyens dont dispose l'Église pour remédier aux abus liturgiques. En citant saint Thomas d'Aquin, le chapitre 8 affirme d'emblée qu'un abus a pour effet une " véritable falsification de la liturgie catholique " (n. 169). Il est donc reconnu à tout catholique le droit de se plaindre - dans un esprit de vérité et de charité - d'un abus auprès de l'évêque diocésain ou de l'Ordinaire compétent, ou encore du Siège Apostolique, en raison de la primauté du Pontife romain. Cependant, dans ce cas, il convient, autant que possible, que la réclamation ou la plainte soit d'abord exposée à l'évêque diocésain (n. 184). Concernant les actes commis contre l'Eucharistie, il est tout d'abord rappelé la responsabilité de l'Évêque diocésain dans ce domaine, et l'obligation qui lui incombe de procéder en suivant les normes des saints canons, en appliquant, le cas échéant, les peines canoniques (nn. 176-180; ici, n. 180). Les modalités d'intervention du Saint-Siège sont aussi précisées (nn. 181-182).
Serviteur de la liturgie
Dans la Conclusion, l'Instruction Redemptionis Sacramentum s'adresse à chaque prêtre et diacre en lui demandant de " s'interroger, même sérieusement, sur le point de savoir s'il a respecté les droits des fidèles laïcs, qui, avec confiance, se confient eux-mêmes et confient leurs enfànts aux bons soins de leur ministère avec la conviction que tous exercent consciencieusement en fàveur des fidèles ces fonctions, que, l'Église, par mandat du Christ, a l'intention d'accomplir en célébrant la sainte Liturgie" (n. 186). Les derniers mots de l'Instruction résument bien l'esprit dans lequel il convient de la lire et de la méditer: "En effet, il faut que chacun se souvienne toujours qu'il est le serviteur de la sainte Liturgie " (n.186).
Louis Serriche
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(in La Nef, no.149, mai 2004, p.12-13)
Commentaire sur l'Instruction Redemptionis Sacramentum
Enfin! Quand on a lu la toute récente Instruction de la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des sacrements "sur certaines choses à observer et à éviter", on se dit que bien des malheurs eussent été évités, si on avait rappelé plus tôt ces "choses ". Non pas qu'elles n'aient pas été dites et même écrites en toute lettre dans des instructions très officielles, mais où personne n'allait les lire. Aujourd'hui on nous explique en 186 articles, tout ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter, pour que la célébration de l'Eucharistie retrouve sa dignité dans l'Eglise latine. Mais ce texte aura-t-il plus de succès que les précédents ? Tant de déformations passées en habitudes pourront-elles être déracinées par l'effet d'un document, même revêtu de l'approbation du Pape ? Deux raisons permettent de l'espérer : d'abord la génération des soixante-huitards touche à sa fin, les prêtres et les militants laïcs qui ont vécu Vatican II comme une rupture exaltante avec l'Eglise d'avant le Concile, s'ils gardent encore en maints endroits le pouvoir, ont perdu l'influence et une grande partie de leurs convictions, les générations qui les suivent ne comprennent plus grand-chose aux débats des années soixante-dix et se demandent pourquoi le progrès a consisté à brader tant de richesses qu'on envie chez les autres (orthodoxes, juifs, etc...). Mais les plus jeunes n'ont connu qu'une liturgie si squelettique qu'ils se représentent mal comment il pourrait en être autrement. Espérons que ce texte leur donnera le courage de plonger dans les sources liturgiques (les textes en vigueur, mais aussi ce qui les a préparés et qui est souvent indispensable pour en comprendre l'enjeu). L'autre raison qui peut nous laisser espérer que ce texte ne sera pas un coup d'épée dans l'eau est le ton adopté et le moment choisi. L'Instruction est clairement référée à l'Encyclique du Pape Ecclesia vivit de Eucharistia et on y sent la même volonté à la fois ferme et sereine d'aller de l'avant, sans plus s'embarrasser des précautions jadis nécessaires sur ces sujets. Le Préfet de la Congrégation concernée, le Cardinal Arinze, que ses origines africaines protègent contre les accusations de collusion avec la réaction, a clairement affirmé, dès son entrée en charge, la volonté de réformer la réforme liturgique, selon la formule d'un autre cardinal de Curie, Josef Ratzinger. Il s'y emploie méthodiquement en poussant à la refonte des traductions liturgiques, et aujourd'hui en épinglant les abus les plus saillants en matière de célébration eucharistique. Il y a une grande différence entre le discours trop souvent employé jusqu'ici, qui déplore des erreurs et des comportements malheureux, mais ensuite se résigne et va se coucher et l'intention qui inspire ce texte, où on nous dit clairement que dans certains secteurs de l'Eglise, ça ne va pas du tout et qu'on ne peut pas laisser les choses ainsi sous peine de voir se perdre l'essence de la foi catholique. L'encouragement donné à tout fidèle catholique "qui a le droit de se plaindre d'un abus liturgique, auprès de l'évêque diocésain, ou encore auprès du Siège Apostolique (lequel demandera des comptes à l'évêque diocésain) " (n.184) est une nouveauté qu'il faut saluer. La résignation était jusqu'ici de mise et rares étaient les fidèles qui voyaient leurs plaintes en ce domaine aboutir. On peut même se demander si une partie du malheur n'est pas venue de l'incroyable passivité des catholiques, tellement habitués à suivre leur clergé, par vertu ou par faiblesse, qu'ils se sont pliés à toutes les pitoyables fantaisies qu'on leur a fait avaler depuis quarante ans. À part la frange intégriste, installée dans son refus global de la réforme, on n'a guère vu ce réflexe de santé qui aurait consisté à refuser poliment mais fermement de collaborer à la désorganisation du rite romain. Ceux qui le feront seront désormais armés et assurés d'être soutenus. Néanmoins, nous aurions tort de tout attendre d'un texte, même de cette qualité. L'argument qui restera entre les mains de ceux qui veulent garder leurs habitudes sera qu'on ne peut pas faire autrement, que les gens ne comprendraient pas que l'on fasse machine arrière, qu'on risque de décourager les rares bonnes volontés qui restent (et de fait avec cela il en restera de moins en moins !) etc... Il importe que tous les croyants qui ne désespèrent de l'avenir de l'Eglise et de la beauté de sa liturgie se regroupent là où il est possible d'oeuvrer pour des célébrations dignes et respectueuses du sacré. Au lieu de s'épuiser en combats stériles, qu'ils cherchent le lieu, abbaye, paroisse ou sanctuaire, où ils pourront vivre leur vie spirituelle et nourrir leur foi et qu'ils le fassent rayonner. En espérant qu'un jour ceci puisse rejaillir sur toute l'Eglise.
Père Michel Gitton.
Source : Site Internet : www.cérémoniaire.net
Le Père Michel Gitton est membre du Conseil Presbytéral du diocèse de
Paris et Recteur de la Basilique St-Quiriace de Provins (diocèse de
Meaux).
Le Coeur de la foi catholique
Sous ce titre, le Père Michel Lelong, nous donne un commentaire remarquable de l'Instruction Redemptionis Sacramentum, où il insiste sur l'importance de ce document pour rendre à la messe son caractère sacré et sacrificiel. Il souhaite que les normes liturgiques qui y sont fermement rappelées soient fidèlement observées, afin que la messe ne soit plus un motif de divisions mais redevienne le sacrement de l'unité. Ce qui suppose, dans la vérité d'une même foi eucharistique, le respect des légitimes différences.
C'est un document très importarnt que vient de publier, à Rome, la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements. A ceux qui voudraient en minimiser la portée, il faut rappeler qu'il fut présenté, avec une solennité voulue, par deux cardinaux, Mgr Francis Arinze et Mgr Julian Merranz, accompagnés des secrétaires des Congrégations du Culte divin et de la Doctrine de la foi. D'ailleurs, cette instruction Redemptionis sacramentum "sur certaines choses à observer et à éviter concernant la très sainte Eucharistie" avait été demandée explicitement par Jean-Paul II lui même, et de larges consultations avaient eu lieu à travers le monde avant la publication du texte.
Des 70 pages de cette instruction, il ressort que le Saint-Siège a voulu souligner la dimension sacrificielle de la Messe et garantir au Mystère eucharistique toute la dignité nécessaire. Point par point, le document détaille les divers éléments de la célébration : rôle spécifique du prêtre et des laïcs, textes liturgiques qui ne doivent pas être choisis hors du Missel romain, homélies qui ne doivent pas être confiées à des laïcs, communion qui peut être donnée dans la main ou dans la bouche, selon le désir des fidèles, lieu de la messe qui doit être sacré et en aucun temple d'une autre religion, vêtements liturgiques du prêtre, etc.
La messe, sacrement de l'unité
À plusieurs reprises, l'Instruction affirme les " droits des fidèles ", notamment celui de bénificier d'une liturgie conforme à ce que l'Église a voulu et établi, et donc celui de se plaindre s'il y a des manquements. Le message est clair : la messe est au coeur de la foi catholique, et chaque prêtre n'est pas libre de la célébrer selon son bon plaisir.
Ces recommandations du Saint-Siège seront-elles entendues ? C'est là , évidemment la question fondamentale et une condition essentielle pour que la célébration de la messe ne soit plus un motif de divisions, de contestations et de conflits, mais au contraire ce qu'elle devrait toujours être : sacrement de l'unité, l'action de grâce au Père, par le Christ, dans l'Esprit.
.... De leurs évêques, les catholiques sont en droit d'attendre qu'ils ne minimalisent pas la portée de ce document et ne se contentent pas de paroles rassurantes, comme si les abus dénoncés par le cardinal Arinze n'existaient pas.
Les journalistes, eux, - en particulier ceux de la presse catholique - ne doivent pas se contenter d'une lecture "subjective" de l'Instruction, comme l'ont déjà fait certains en la présentant comme un "dangereux retour en arrière", ou en prétendant au contraire qu'"il n'y a là rien de neuf".
Quant aux catholiques attachés à la messe traditionnelle et à tous ceux qui ont souffert des dérives post-conciliaires, ils se réjouiront que le Saint-Siège ait rappelé fermement les normes liturgiques qui doivent être observées pour la célébration du Saint Sacrifice de la messe.
A cet égard, on peut espérer que ce document de la Congrégation pour le culte divin contribuera au nécessaire et difficile dialogue entre le Saint Siège et la Fraternité sacerdotale saint Pie X : l'Église a besoin de tous ses enfants.
Elle est une grande famille, où chacun peut trouver sa place dans l'unité de la foi et le respect des légitimes différences.
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Père Michel Lelong, dans L'Homme Nouveau, no.1324, p.11
L'abbaye Ste-Madeleine du Barroux haut-lieu de la beauté de la Sainte Liturgie
Du nouveau au Barroux!
Le 25 janvier 2004 avait lieu à l'abbaye Ste-Madeleine du Barroux la bénédicition abbatiale de Dom Louis-Marie, successeur de Dom Gérard Calvet, fondateur de cette abbaye, tout à fait remarquable par sa fidélité à la Règle de Saint Benoît et la beauté de la liturgie qu'on y célèbre. Cela explique sans doute qu'elle attire beaucoup de jeunes et qu'elle soit en plein essor. Avec l'aimable autorisation de l'auteur, directeur de La Nef, nous publions l' entretien qu'il eut avec Dom Louis-Marie au lendemain de sa bénédicition abbatiale.
La Nef - Mon Très Révérend Père, vous avez été choisi comme nouveau Père Abbé par vos frères, comment avez-vous reçu cette élection?
Dom Louis-Marie - Avec beaucoup d'émotion. La charge de Père Abbé est redoutable puisque, selon saint Benoît, elle consiste tout d'abord et avant tout à conduire les âmes à Dieu. Et il aura à rendre compte au Pasteur éternel, non seulement de son âme, mais aussi de tout mécompte qu'il pourra trouver dans le troupeau confié à sa vigilance. Avec quelque inquiétude aussi, étant donné l'effondrement culturel et religieux que traverse notre continent. Mais la vie monastique vécue à la lumière de la Règle nous apprend à vivre à plein dans le surnaturel et donc à recevoir les charges comme venant des mains de Dieu. Le chapitre 68 prévoit les cas où le supérieur commanderait des choses impossibles: le frère concerné saura alors que cela lui est avantageux, et par charité, se confiant dans le secours de Dieu, qu'il obéisse. Sainte Thérèse recevant la charge de maîtresse des novices s'écriera : " Lorsque cela m'apparut impossible, cela ne me sembla plus si difficile. "
- Comment va le TRP Dom Gérard ?
Quand je le lui demande il me répond, soit: " Je n'en sais rien "; soit: " de mieux en mieux "; ou encore: "c'est quand je me sens mal que je vais le mieux ".
- Quel est son rôle désormais dans la communauté ?
Lors de son jubilé de profession (50 ans de profession solennelle), Dom Gérard nous a fait la joie de pontifier à la messe de la fête de sainte Bernadette. Il s'est présenté lui-même comme le grand-père (Abbé), le bon père qui est la mémoire de la famille et à qui il revient d'être la miséricorde de la maison.
Saint Benoît demande au Père Abbé d'enseigner ses fils par la parole et par l'exemple, surtout par l'exemple. Je remercie le ciel de nous avoir donné et de nous conserver un si bel exemple de fidélité à l'office (Dom Gérard est à matines tous les jours, quel que soit son état de santé), au chapelet, à l'oraison. C'est très émouvant de voir son propre Père venir me demander des permissions pour de petites choses : un téléphone, une lettre ou un parloir. Dom Gérard est là, à mes côtés, un peu comme une crosse discrète sur laquelle je peux m'appuyer.
- Quelles sont vos priorités comme nouveau Père Abbé?
Il y a deux sortes de priorités: les urgences et les choses importantes. Le monde vit de stress et d'impatience car il est obsédé par les urgences. Le moine qui a quitté le monde radicalement et joyeusement, vient dans le cloître pour poursuivre les choses importantes. Dom Sortais, dans une conférence mémorable aux abbés cisterciens tentés par l'apostolat, leur rappelait la définition du moine donnée par saint Bernard : ce sont ceux qui vivent dans le cloître pour Dieu seul, adhérant toujours à Dieu, considérant les choses qui lui plaisent. " Qui in claustro soli Deo vivunt, semper Deo adhaerentes, ejus placitum considerantes " (saint Bernard, In Dom. Palmarum, 2,5 PL 183,258). Nos Déclarations, que nous relisons tous les ans, nous rappellent la même chose. C'est là que repose la priorité importante. Mère Marie Cronier, première abbesse de Dourgne, écrivait à Dom Romain: "Il faut donner à Jésus des âmes viriles, des âmes généreuses, des âmes qui réellement sont siennes, puis prêcher la vie intérieure, cette beauté qui peut toujours se perfectionner et qui ravit le coeur du divin Époux. "
- Vous avez choisi comme prieurs de l'Abbaye Sainte-Madeleine et de votre fondation Sainte-Marie de la Garde deux très jeunes moines : pourquoi un tel choix?
Les questions ne sont jamais indiscrètes, ce ne sont que les réponses qui le sont. Dans la Règle, saint Benoît invite à écouter les plus jeunes, " parce que souvent le Seigneur découvre au plus jeune ce qui est meilleur. " Il est vrai que saint Grégoire recommande de ne donner le gouvernement des âmes qu'à des quinquagénaires, mais il est vrai aussi que saint Bernard a été envoyé en fondation à 25 ans...
- Comment définiriez-vous l'identité ou la spécificité de votre Abbaye dans la famille bénédictine?
Il me sera facile de vous répondre en vous lisant tout simplement le prologue de nos Déclarations sur la Règle, telles que Rome les a approuvées en 1989: " Vie monastique, selon la Règle de saint Benoît et les coutumes léguées par nos anciens, office divin et liturgie de la messe, célébrés selon les rites plus que millénaires de la sainte Église romaine dans la langue latine: telles sont les deux sources qui ont donné naissance à la communauté du Barroux et constituent sa raison d'exister. "
- Quels sont ces anciens qui vous ont légué ces coutumes?
Nos Déclarations répondent clairement à cette autre question. Il s'agit du Père Jean-Baptiste Muard, fondateur en 1850 des Bénédictins du Sacré-Coeur à la Pierre-qui-Vire. Son grand désir était de sauver les âmes, " dans un siècle qui ne sait que mentir et blasphémer et où les désordres et les scandales de tout genre se multiplient à l'infini. " (Comme vous voyez, les choses n'ont pas beaucoup "évolué" depuis!) Il fallait, pensait-il, frapper les esprits des contemporains, par le témoignage d'une " vie humble, pauvre et mortifiée", incluant contemplation et missions. Il a défini lui-même sa stratégie: "Je sentis qu'il convenait d'opposer au suprême orgueil du siècle l'humilité la plus profonde, à l'égoïsme, à l'insatiable passion des richesses la pauvreté la plus absolue, et la mortification de la chair au sensualisme de notre époque qui place la souveraine félicité dans la satisfaction des sens."
Bien après la mort du Père Muard survenue en 1854, Dom Romain Banquet a été encouragé par Dieu à fonder avec Mère Marie Cronier une double communauté de moines et de moniales à Dourgne. La priorité était très nettement mise sur la formation " d'âmes généreuses, qui retracent les vertus des premiers disciples de saint Benoît, et dont l'unique soif soit la sainteté. C'est un nouvel élan, insistait-on, une floraison nouvelle dans l'antique ordre de saint Benoît; aucune innovation ; la Règle, rien que la Règle, mais étudiée, aimée, traduite en action, afin d'atteindre aux sommets de la perfection. "
- L'abbaye a fondé un monastère dans le diocèse d'Agen : comment y avez-vous été accueillis ?
Mgr Descubes, évêque d'Agen, nous a reçus la première fois avec un peu de réserve mais il nous a écoutés. Après avoir prié et pris conseil, il nous a acceptés. Nous avons signé une charte avec lui, qui reconnaît et accepte notre charisme. Monseigneur est venu souvent au prieuré pour assister aux offices et il ne perd aucune occasion pour manifester son attention et notre entière acceptation dans le diocèse. Cette année est jubilaire en Lot-et-Garonne et les reliques de sainte Foi passeront à Sainte-Marie de la Garde. Nous avons eu aussi la grande joie et l'honneur de recevoir Mgr Descubes à la bénédiction abbatiale du 25 janvier; il a été visiblement touché par la délicatesse de la communauté de la Garde qui nous a chanté l'hymne à sainte Foi pendant le repas.
- Quelles sont vos relations avec l'évêque d'Avignon?
Mgr Cattenoz est déjà venu plusieurs fois à l'Abbaye et chez nos moniales pour une conférence et pour la bénédiction des cloches. Le premier acte que j'ai posé en tant qu'abbé a été de prévenir Mgr Cattenoz de l'élection. Nous nous sommes rencontrés à l'abbaye deux jours après et il y a quelques jours de nouveau pour coordonner certains de nos ministères. Monseigneur a eu la délicatesse de nous envoyer notre ami, le chanoine Reyne, pour le représenter auprès de nous lors de la bénédiction abbatiale. Je tiens aussi à préciser que Mgr Gourvès (évêque de Vannes) a fait de même avec son vicaire général qui, lui aussi, a été visiblement ému par la cérémonie. Cela prouve qu'il n'est pas nécessaire de s'entendre sur tous les points pour travailler à la gloire de Dieu et pour le salut des âmes. Car il s'agit bien de sauver des âmes.
- Qu'est-ce qui vous semble le plus urgent à mettre en oeuvre en matière liturgique dans l'Église latine?
Étant à Rome début mars, j'ai pu rencontrer le cardinal Arinze. Il me disait qu'il fallait travailler beaucoup à ce que la messe puisse être célébrée avec piété. Il me semble que pour arriver à cela il faut retrouver ce que Pie XII, le concile Vatican II et d'autres appellent " l'esprit de la liturgie ". Il est significatif que le cardinal Ratzinger ait intitulé un de ses derniers livres concernant ce sujet: L'esprit de la liturgie, reprenant le titre du livre de Romano Guardini. Ce fut le point de départ du Mouvement liturgique en Allemagne en 1918, qui contribua de façon essentielle à la redécouverte de la liturgie, de sa beauté, de sa richesse cachée et de sa grandeur, comme centre vivifiant de l'Église et de la vie chrétienne. Pie XII a donné les grandes lignes à suivre pour toute promotion liturgique dans son admirable encyclique sur la liturgie Mediator Dei. Il demandait alors un grand respect pour les décrets du concile de Trente, du magistère de l'Église et des trois caractères indiqués par Pie X dans son encyclique Tra le sollecitudini: le respect du sacré contre toute nouveauté profane, la tenue et la correction des oeuvres d'art dignes de ce nom, et le sens de l'universel qui, en tenant compte des traditions et des coutumes locales, puisse affirmer et manifester clairement l'unicité et la catholicité de l'Église.
Il insistait surtout sur la beauté. Beauté des édifices, des vêtements liturgiques, beauté du chant grégorien qui doit être cultivé dans les séminaires et les instituts religieux et même dans les paroisses, beauté des chants populaires.
Mais le plus important est de vivre la vie liturgique. La vie liturgique doit devenir pour tous comme un aliment et un fortifiant pour l'âme. Et c'est pourquoi il demandait que le jeune clergé, en plus de la formation ascétique, théologique, juridique et pastorale, reçoive une formation intelligente sur la beauté de la liturgie et aussi une formation pratique. Il y a quelques années, il m'est arrivé de servir la messe de saint Pie V à un tout jeune prêtre. Celui-ci s'excusa de toutes les fautes qu'il avait pu faire et m'avoua qu'il n'avait eu, en tout et pour tout, qu'une petite heure de formation pratique à la célébration de la messe. La formation liturgique n'a pas pour but une pure érudition mais l'accomplissement digne des devoirs sacrés de la religion et surtout une très intime union avec le Christ-Prêtre. Ce sont surtout les prêtres de paroisse qui peuvent faire quelque chose. Le concile Vatican II disait qu'il n'y avait pas de lueur d'espoir d'obtenir un résultat dans la promotion de la liturgie (c'est-à-dire en faire la source première et en même temps indispensable à laquelle les fidèles doivent puiser un esprit vraiment chrétien) si tout d'abord les pasteurs eux-mêmes ne sont pas imprégnés profondément de l'esprit de la liturgie. Ce sont les prêtres qu'il faut toucher.
- Dans les milieux dits Ecclesia Dei, le Barroux a une aura et une influence certaines, dues en grande partie à la forte personnalité de Dom Gérard ; vos éditions ont, par exemple, contribué au nécessaire débat sur la liturgie en publiant d'importants travaux de Mgr Gamber : quel rôle un monastère comme le vôtre peut-il jouer dans la crise actuelle?
Vous trouverez plus facilement des spécialistes pour écrire sur la liturgie que des âmes pour en vivre pleinement. J'aime à appliquer à la réforme de la liturgie ce que proposait le Père Muard à la réforme des moeurs. Il nous revient d'abord de montrer l'exemple en vivant profondément de la liturgie, la vivre de l'intérieur et patiemment, tous les jours de notre vie. Le premier mouvement, le premier élan vigoureux en matière liturgique a été donné par celle qui a mis en marche l'Église à la suite de son Seigneur. Comme le disait Paul VI dans une Exhortation apostolique Marialis Cultus, la Vierge est celle qui accueille la Parole de Dieu avec foi, qui prie en exaltant le nom du Très-Haut, elle est surtout celle qui offre, la " Virgo offerens ", celle qui non sans un dessein divin se tenait au pied de la croix, souffrant cruellement avec son Fils unique, associée d'un coeur maternel à son sacrifice, donnant à l'immolation de la victime née de sa chair le consentement de son amour (cf. la constitution dogmatique Lumen Gentium). C'est surtout en imitant la Vierge, unis indéfectiblement à notre Seigneur, par la communion des saints, que nous participerons au renouveau.
- Le monde moderne, pour reprendre l'expression de Bernanos, apparaît de plus en plus comme une conspiration contre toute vie intérieure : comment, dans un tel contexte, de jeunes hommes sont-ils amenés à entrer chez vous? D'où viennent-ils généralement et avez-vous observé une évolution en ce domaine ces dernières années?
Il est vrai que le contexte de la vie influe sur les vocations. Ce n'est pas seulement les comportements qui ont changé, mais la forme d'esprit. Il y a 50 ans, notre pays était encore chrétien sans le savoir. La forme de l'esprit (forma mentis) était encore chrétienne même chez les anticléricaux. Il y avait une vérité qui unifiait toute une vie et pour laquelle il valait bien la peine de s'engager. Mais malgré les vicissitudes de notre temps qui existaient déjà du temps de saint Benoît, Dieu ne change pas et reste toujours le même. Et, au fond de leur coeur, les hommes de tous les temps, créés à l'image et à la ressemblance de Dieu, restent les mêmes. " Il n'est pas bon que l'homme soit seul " dit Dieu dans le livre de la Genèse. Cette solitude et cette soif se sont exprimées tout au long de l'histoire par des âmes qui se sont consacrées à l'absolu de Dieu. Dieu ne change pas et la nature humaine non plus. Dom Gérard nous a laissé une belle réponse à votre question : " Qu'est-ce qui a pu motiver ces millions de jeunes, souvent brillants et pleins d'avenir, à quitter le monde pour s'enterrer dans une vie de moine pauvre et cachée? Saint Benoît en donne la raison dans sa Règle: c'est la soif. La soif de n'être rien pour que Dieu soit tout, la lassitude de ce qui n'est pas éternel, le désir d'un face à face avec Dieu. La Règle ne demande en effet qu'une seule chose au jeune homme qui veut être moine: "qu'il cherche vraiment Dieu" (Chapitre 58). Les monastères ont toujours été des doigts silencieux dressés vers le ciel, le rappel obstiné et intraitable, qu'il existe un autre monde de vérité et de beauté, dont celui-ci est l'annonce et qu'il préfigure..."
D'où viennent les vocations?
Saint Benoît a accueilli des Goths et des barbares. L'histoire de l'Église ne manque pas d'exemples de conversions extraordinaires telles celle de Charles de Foucauld ou celle moins connue d'Ève Lavallière, actrice de théâtre et courtisane adulée, qui fut frappée par la grâce simplement parce qu'un prêtre avait eu assez de conviction pour lui affirmer que "bien sûr que si, Madame, l'enfer existe ". Mais la Providence emploie généralement des moyens ordinaires pour appeler une âme à se consacrer à Dieu. En général, les vocations viennent de familles chrétiennes, unies et pratiquantes, des Mouvements de jeunesse tels que les Scouts, le MJCF dont j'ai fait partie, Missio et le chapitre Sainte-Madeleine qui vient de donner quatre vocations dont une chez nous et une chez nos moniales. Dom de Hemptinne disait qu'il était passé de l'innocence de son adolescence à la chasteté consacrée, de la frugalité familiale à la pauvreté monastique et de la piété filiale à l'obéissance bénédictine. Mais le Seigneur n'est pas lié par ces moyens et l'expérience montre qu'Il se sert de moyens moins structurés. L'aspirant à la vie monastique arrive moins grave, moins innocent et beaucoup plus fragile qu'il y a 50 ans. Le passage de la vie du monde au cloître est plus douloureux mais la grâce est toujours donnée. J'ai moi-même été étudiant dans le monde avec beaucoup d'amis. Mon entrée en a surpris pas mal. Je suis allé au Barroux car je savais que là-bas je trouverais la tradition et la fidélité à Rome. Lorsque je suis arrivé au Barroux, j'ai été séduit tout de suite par la beauté du lieu et de l'architecture, par la jeunesse de la communauté, par la splendeur de la liturgie. Mais c'est surtout par la radicalité de cette vie toute donnée à Dieu: coupée du monde, avec Dieu pour seul objet, prié sept fois le jour et au milieu de la nuit. J'ai pris mon souffle et j'ai plongé tout de suite.
- Quels conseils donneriez-vous à un jeune attiré par la vie contemplative?
" Venez et voyez ". Lisez la Règle et priez la sainte Vierge; Dom Gérard me disait lors de notre première entrevue que c'est elle qui nous a sortis de l'ornière.
Et je lui ferais lire cette belle lettre qu'écrivait sainte Thérèse à sa soeur Céline: " Jésus nous (les contemplatifs) a défendues dans la personne de Madeleine ; Il était à table, Marthe servait, Lazare mangeait avec Lui et les disciples. Pour Marie, elle ne pensait pas à prendre de nourriture mais à faire plaisir à Celui qu'elle aimait ; aussi prit-elle un vase rempli d'un parfum de grand prix et le répandit sur la tête de Jésus en cassant le vase, alors toute la maison fut embaumée de la liqueur mais les apôtres murmurèrent contre Madeleine... C'est bien comme pour nous, les chrétiens les plus fervents, les prêtres trouvent que nous sommes exagérées, que nous devrions servir avec Marthe au lieu de consacrer à Jésus les vases de nos vies avec les parfums qui y sont renfermés... Et cependant, qu'importe que nos vases soient brisés puisque Jésus est consolé et que malgré lui le monde est obligé de sentir les parfums qui s'en exhalent et qui servent à purifier l'air empoisonné qu'il ne cesse de respirer. "
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Propos recueillis par Christophe Geffroy, parus dans le
magazine La Nef, no. 148, avril 2004, p.16-19.
Abbaye Sainte-Madeleine, 84330 Le Barroux, FRANCE
Tél: 4 90625631. Signalons la vente auprès de l'Abbaye du DVD de la
bénédiction abbatiale de Dom Louis-Marie au prix de 16�.
Le grégorien, modèle suprême de la musique liturgique
Le pape Jean-Paul II a publié une lettre autographe à l'occasion des cent ans du Motu proprio de saint Pie X Tra le sallecitudini. Le Souverain Pontife y reprend à son compte une affirmation de Vatican II: " La tradition musicale de toute l'Église constitue un patrimoine d'une valeur inestimable, qui excelle parmi les autres expressions de l'art, spécialement du fait que le chant sacré, uni aux paroles, fait nécessairement partie intégrante de la liturgie solennelle ",
Jean-Paul II exprime le souhait que les amateurs de musique sacrée donnent un nouvel élan " à un secteur aussi vital " pour la vie liturgique. Ainsi, les croyants feront l'expérience, par l'intermédiaire du chant, de la richesse de la foi. " On pourra ainsi atteindre, grâce à l'engagement ensemble des pasteurs, des musiciens et des fidèles, ce que la constitution Sacrosanctum Concilium qualifie de "but de la musique sacrée", c'est-à-dire "la gloire de Dieu et la sanctification des fidèles".
Le pape souhaite que soit " purifié le culte des fautes de style, de formes dépassées d'expression, de musiques et de textes peu adaptés à la grandeur du rite qui est célébré ". Pour ce faire, Jean-Paul II évoque le " modèle suprême " offert par le chant grégorien, et reconnu par Vatican II comme " le chant propre de la liturgie romaine ". La principale qualité de la musique liturgique doit avant tout rester le "sens de la prière, de la dignité, et de la beauté ". Ainsi, elle pourra exprimer la profondeur des mystères de la foi.
Le pape rappelle enfin l'urgence de promouvoir dans ce domaine " une formation solide des pasteurs comme des fidèles laïcs " dans le domaine musical, ainsi que l'institution, dans chaque diocèse, là où cela n'existe pas encore, d'une commission spéciale de personnes compétentes en la matière.
B.N.
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Extrait de La Nef, no.145, p. 11
Les maladies de l'âme
La dépendance affective son aspect spirituel
L'aspect spirituel de la dépendance affective est relatif à la nature spirituelle de la personne humaine, à ce qui est en elle la source de sa dignité. Car la personne humaine n'est pas seulement un être composé d'un corps (aspect physique) et d'une âme (aspect psychologique); c'est un être, comme le définissent les Pères de l'Église, composé de corps, d'âme et d'esprit, entendant par là qu'il porte au plus profond de lui-même, l'empreinte de l'esprit divin. La personne humaine a été créée par Dieu à son image et à sa ressemblance. Portant en elle l'image de Dieu, elle ne peut se réaliser, se parfaire, sinon dans une relation vivante avec ce Dieu, dont elle est l'image. Pour réaliser son identité personnelle, elle doit d'abord et avant tout prendre conscience de sa dépendance absolue et permanente de Dieu. C'est Dieu qui lui donne d'être, de se mouvoir et de vivre, comme dit S. Paul : En Lui, nous vivons, nous nous mouvons et nous avons l'être (Act. 17, 28).
Même si je ne reconnais pas ma dépendance radicale et totale de Dieu, je n'en deviens pas pour cela indépendant, en ce sens que le souffle de vie qui m'anime vient sans cesse de Dieu, que je ne vis que par Dieu, et que je vivrai aussi longtemps que Dieu voudra bien me laisser vivre. Ne pas reconnaître ma dépendance de Dieu n'empêchera jamais Dieu de m'aimer, mais ce refus de la reconnaissance du souverain domaine de Dieu sur ma vie ne peut que m'empêcher, moi, de l'aimer : et ainsi ce refus de ma condition de créature par rapport au Créateur coupe ma relation vitale avec Lui. Vivre sans Dieu, vivre comme si Dieu n'existait pas aura toujours les conséquences les plus néfastes au plan personnel comme au plan social.
L'insoumission à Dieu, l'indépendance à l'égard de la volonté de Dieu, qui a créé l'homme pour qu'il trouve d'abord en Lui son bonheur, a été depuis l'origine, est encore aujourd'hui et sera toujours la cause première de tous les malheurs, entre autres de ce malheur particulier qu'est la dépendance affective. La dépendance affective, en effet, n'est pas seulement un désordre psychologique, mais sans préjuger du degré de responsabilité individuelle des personnes dépendantes, elle constitue en elle-même un désordre moral et spirituel, c'est-à-dire un état moral relié au péché, pas toujours d'une façon directe et volontaire, mais toujours d'une façon indirecte et conséquente.
Par rapport à Dieu, à l'image duquel nous sommes créés, par rapport à Dieu, qui est le principe et la fin de la vie humaine, et que tous doivent donc aimer par-dessus tout, que se passe-t-il dans le comportement des personnes dépendantes ? Ce qui se passe, c'est que, dans la mesure même où s'exerce la dépendance affective vis-à-vis telle ou telle personne, Dieu n'est pas aimé par-dessus tout, quand il n'est pas totalement oublié. Dans le mouvement affectif de l'âme, Dieu passe alors au second rang et peut-être au dernier, si on lui laisse un peu de place. Cela signifie que les personnes dépendantes qui n'entreprennent aucune démarche pour sortir de leur dépendance, se maintiennent dans l'incapacité d'observer le premier commandement de Dieu. Aussi, ne pourront-elles jamais goûter le bonheur d'aimer vraiment Dieu.
Ici, il faut faire une remarque qui concerne l'illusion dans laquelle vivent beaucoup de personnes dépendantes. Ces personnes disent parfois qu'elles aiment le bon Dieu de tout leur coeur, et elles ont au sujet de Dieu des expressions admirables. Elles sont capables d'employer dans leurs prières des formules sublimes. On ne peut pas nier que ces personnes soient religieuses dans leurs sentiments et leurs paroles. Mais elles ne réalisent pas que l'amour de Dieu ne consiste pas essentiellement ni dans les sentiments, ni dans les paroles, fussent-elles des prières, mais dans les actes. Or, dans la mouvance de la dépendance affective, et dans la mesure que ce que je fais est inspiré par la dépendance affective, quoique j'en pense et puisse en dire, c'est l'objet de ma dépendance et non le vrai Dieu, qui est le motif premier de mes actes, et alors je n'aime pas vraiment Dieu. Or, lorsqu'on n'aime pas vraiment Dieu, c'est-à-dire qu'on ne cherche pas à l'aimer comme il le mérite, on ne réussit pas davantage à aimer vraiment le prochain, c'est-à-dire qu'on l'aime mal, d'une façon désordonnée.
" Tu nous a faits pour toi, Seigneur, et notre coeur est inquiet tant qu'il ne se repose en toi ", dira Saint Augustin, exprimant ainsi que les besoins affectifs du coeur humain sont sans limite, et que par suite, seul l'amour absolu de Dieu - un amour qui ne connaît pas de mesure - peut combler sa soif d'amour. Si le coeur est privé de cet amour de Dieu, dont dépend essentiellement son bonheur, il cherchera, d'abord inconsciemment, à aimer une créature de la façon absolue, sans limite, qui ne convient qu'à Dieu. Cela signifie que sans le primat accordé à l'amour de Dieu par-dessus tout, par lequel nous exprimons notre adoration de Dieu, nous sommes tous guettés un jour ou l'autre par la dépendance affective, où ce n'est plus Dieu qui est adoré mais la personne à laquelle nous aurons soumis entièrement notre vie.
La conséquence de ce renversement de l'ordre de l'amour, ne peut être que la déchéance de notre personnalité, une atteinte profonde à sa dignité. Car autant l'amour de Dieu par-dessus tout nous dispose au véritable bonheur, épanouit notre personnalité en la rendant de plus en plus libre spirituellement, autant la dépendance affective où le primat de l'amour est dans notre vie concrète accordé à une personne humaine a de quoi nous rendre malheureux, en nous dépouillant progressivement de notre liberté intérieure et en nous faisant perdre, avec le contrôle de notre vie jusqu'à notre propre identité.
Il s'ensuit que la définition de la dépendance affective qu'en donne la psychologie n'est pas adéquate, car elle ne fait que mettre en évidence les caractéristiques intérieures et extérieures superficielles de la maladie. Envisagée dans sa dimension la plus profonde, la dépendance affective n'est pas seulement la souffrance de la personne qui se voit dépouillée de son autonomie dans les relations interpersonnelles, c'est d'abord le mal de l'âme qui cherche, en fait, Dieu où il n'est pas, qui court après le bonheur illusoire d'un faux dieu, follement aimé, et qui, par suite, ne peut jamais rencontrer, pour l'investissement qu'elle fait de sa personne, la réponse d'amour qu'elle désire.
En fait, la dépendance affective vis-à-vis d'une personne, ne met pas en oeuvre un amour vrai de l'autre mais un attachement égoïste, où l'on se cherche dans l'autre. L'amour véritable d'autrui s'exprime par une authentique bienveillance, qui suppose désintéressement et gratuité. Aimer vraiment une personne, c'est lui vouloir du bien indépendamment de moi-même ; c'est lui vouloir du bien même si je n'en retire absolument aucun avantage. Vouloir réellement le bien d'une personne, c'est vouloir que cette personne soit pleinement épanouie, aussi heureuse qu'il est humainement possible de l'être : ce qui est impossible si cette personne est mise dans une situation qui l'empêche de réaliser la volonté de Dieu sur elle. Dans la dépendance affective, par mon attachement égoïste à une autre personne - en plus de ne pas faire moi-même la volonté de Dieu en l'aimant par-dessus tout - j'empêche cette autre personne de faire la volonté divine, en liant sa liberté. Au-delà des meilleures intentions, dans mes actes je veux m'attacher l'autre, je ne la laisse pas libre de mener sa vie personnelle, de répondre à ce que Dieu veut d'elle actuellement. J'appartiens en quelque sorte à la personne dont je dépends affectivement, et je veux qu'elle m'appartienne, qu'elle me donne toute son attention et qu'elle ne vive que pour moi. C'est la négation de la gratuité de l'amour véritable. Et alors, toutes les expressions de l'amour perdent leur caractère de noblesse pour être rabaissées au plan de l'utilité. Comme de part et d'autre, l'amour n'est pas désintéressé et ne peut pas l'être, j'utilise l'affection d'une autre personne pour mon bien à moi et l'autre m'utilise dans son intérêt. Il y a une inversion de l'amour, car alors l'amour ne porte pas vraiment à se donner à l'autre mais ramène finalement tout à soi.
La dépendance affective génère ainsi un rapport d'utilisation mutuelle, qui ouvre toute grande la porte aux procédés de manipulation. C'est finalement la personne la plus manipulatrice qui aura raison de l'autre, et en abusera jusqu'au jour où elle jugera que l'autre ne lui est plus utile. La séparation sera alors vécue comme un abandon, comme un rejet, alors qu'en réalité elle est l'aboutissement normal d'un processus d'utilisation de l'autre. Mais au plan supérieur de la volonté de Dieu, cette séparation vécue comme un douloureux rejet représente une grâce. Une grâce qui invite l'âme souffrante à s'interroger très sérieusement sur la source du bonheur et particulièrement sur le sens et la place de la liberté dans notre vie.
La source du bonheur
La source du bonheur est unique, et c'est l'union de toute notre personne avec Dieu. Cette union personnelle avec un Dieu qui est tout amour résulte de l'amour de Dieu par-dessus tout. Or, pour être concret et non une idée abstraite, l'amour souverain de Dieu implique la disposition à observer ses commandements, par lesquels sa très sainte volonté nous est manifestée. Si je pense et dis que j'aime Dieu, et que je ne suis pas disposé à observer l'un ou l'autre de ses commandements, je suis un menteur, qui ment aux autres et se ment à lui-même. Il importe donc de connaître les commandements de Dieu, d'en savoir les exigences, pour pouvoir les observer et ainsi prouver par nos actes que nous l'aimons de tout notre coeur. Tel est le chemin du bonheur dans lequel la dépendance affective comme toutes les autres dépendances, dans la mesure qu'on s'y abandonne, nous empêche d'entrer. Car la dépendance affective donne inévitablement lieu à l'égoïsme, au mensonge, à la jalousie, à la colère, à la haine de personnes rivales, ne reculant pas parfois devant l'homicide ; enfin, elle entraîne avec elle son cortège de vices, qui en sont les fruits. Si des relations de dépendance mutuelle pouvaient être justifiées comme formes spéciales de l'amour humain, comment pourraient-elles avoir pour fruits des maux qui rendent profondément malheureuses les personnes qui en sont les protagonistes ? La raison principale pour laquelle les relations de dépendance affective seront toujours malheureuses est que, s'opposant à l'ordre voulu par Dieu, elles éloignent nécessairement les coeurs de la source du bonheur.
Le sens de notre liberté personnelle
Si Dieu est l'unique source de bonheur, de notre côté à nous, ce qui conditionne notre bonheur, c'est notre liberté personnelle. Le terme de liberté est ambigu. Il y a plusieurs espèces de liberté. Il y a la liberté sociale et politique, qu'on associe aujourd'hui avec la démocratie, où, en principe, le droit de parole est accordé à tous. À cette liberté extérieure, s'opposent les différentes formes de dictature, qui se couvrent parfois du manteau de la démocratie. Si sous le prétexte de respecter les droits et libertés de tous, quel que soit le régime politique, certains actes criminels portant atteinte au bien commun ne sont plus sanctionnés, en réalité la liberté des citoyens, que la justice a pour mission de protéger, y est bafouée.
En chaque personne, il y a deux sortes de liberté : la liberté psychologique et la liberté spirituelle. La liberté psychologique est un attribut qui appartient à la volonté de l'homme conscient. L'homme en possession de ses facultés et à l'état de veille a le privilège, par rapport aux animaux sans raison, de faire des choix : de choisir d'agir ou de ne pas agir, de faire ceci ou de faire cela. Au plan psychologique, il est maître de son agir, il se détermine lui-même à agir dans un sens ou l'autre. Cette liberté psychologique qu'on appelle le libre arbitre, a été donnée par Dieu à l'homme pour que de lui-même il se détermine à poursuivre le bien dans tous les domaines, et ainsi qu'il s'accomplisse comme personne, pourvoyant à ses besoins et, selon ses responsabilités, aux besoins des autres; de cette manière il prolonge la providence divine, il agit à l'image de Dieu. Si la personne humaine n'était pas libre psychologiquement, si elle n'avait pas le libre arbitre, elle ne pourrait pas aimer, car dans la mesure où il y a une contrainte qui empêche de faire un choix, il ne peut y avoir d'amour. Or, c'est l'amour qui donne son sens à la vie humaine. Dieu a créé l'homme, tout homme, pour qu'il s'épanouisse dans l'amour ; c'est pourquoi il l'a créé libre.
En créant l'homme libre, Dieu a, pour ainsi dire, pris un grand risque : le risque que sa créature intelligente ne se serve pas de son libre arbitre pour l'aimer lui d'abord, puis pour s'aimer vraiment lui-même et aimer son prochain. Comme Dieu avait éprouvé la liberté des anges, il fallait que la liberté humaine fût également éprouvée. Elle le fut chez nos premiers parents qui, à l'instigation de Satan, n'ont pas exercé leur liberté pour aimer Dieu, et elle l'est en toute personne humaine, appelée constamment à choisir entre aimer Dieu par-dessus tout et aimer autre chose plus que Dieu. Lorsqu'une personne humaine, sous prétexte d'un bien qu'elle poursuit ou d'un besoin qu'elle entend satisfaire, se préfère librement elle-même à Dieu ou lui préfère quelque créature, en faussant l'ordre de l'amour par ce qui est objectivement un péché, elle perd sa liberté spirituelle, c'est-à-dire la maîtrise morale de sa vie. Elle ne perd pas cependant sa faculté de libre arbitre ou sa liberté psychologique, bien que de mauvais choix répétés, qui sont des péchés, obscurcissent l'intelligence et affaiblissent la volonté et portent donc atteinte à nos facultés naturelles, en leur infligeant des blessures plus ou moins profondes.
La liberté spirituelle est, en définitive, la perfection morale d'une volonté libre, qui choisit spontanément le bien. Elle résulte de l'amour de Dieu régnant tellement dans la volonté qu'il préside à tous ses choix. Sont spirituellement libres les personnes dont les choix ne sont pas déterminés par les passions, mais par la raison, elle-même entièrement soumise à la volonté de Dieu. L'on comprend tout de suite que tout ce qui rend une personnalité dépendante l'empêche d'être spirituellement libre et par suite, de goûter profondément la sécurité, la paix, la joie venant de Dieu. Le plus grand dommage que fait aux personnes la dépendance affective consiste en ce qu'elle a pour effet de réduire de plus en plus leur liberté psychologique en la conditionnant, et surtout de détruire leur liberté spirituelle, en en faisant non plus des êtres libres, mais esclaves les uns des autres. Ce qui est la plus profonde négation de leur dignité, étant la profanation de l'image de Dieu en elles.
J.R.B.
Témoignage d'un prêtre sur les Exercices de Saint Ignace lors de son jubilé d'or sacerdotal
... Mes bien chers Frères, pour ceux qui ne seraient pas encore convaincus de la puissance, de l'efficacité, de l'urgence à faire ces Exercices de Saint Ignace, voici quelques rappels historiques et pontificaux : ce sont d'abord les graves paroles du saint pape Pie X dans l'encyclique Pascendi :
" Le premier pas (le faux pas) fut fait par le protestantisme, le second (faux pas) est fait par le modernisme, le prochain précipitera dans l'athéisme. " Le saint Pape écrit cela en 1907. Voyez où nous en sommes aujourd'hui. Or, bien chers Frères, Dieu n'abandonne jamais son Eglise qui a les promesses de la vie éternelle. Il nous faut croire aux dates. 1581 : excommunication de Luther et la même année, blessure et conversion d'lgnigo (Ignace de Loyola), qui deviendra le contre-poison de l'hérésie luthérienne. Alors que les 2/3 de l'Europe avaient basculé dans le protestantisme, tout ce qui resta catholique, c'est en grande partie aux princes restés catholiques et aux fils de Saint Ignace avec leurs Exercices spirituels, petits collèges, leurs universités, qu'on le doit.
Mes bien chers Frères, c'est aux Exercices de Saint Ignace que je dois ma persévérance dans ma sublime vocation sacerdotale et missionnaire (c'est une confidence que je rends publique). C'est Saint Ignace qui montre magnifiquement comment faire face aux assauts du démon, que le saint nomme toujours comme "l'ennemi de la nature humaine". Il attaque l'homme individuellement, il l'attaque dans sa famille, il l'attaque collectivement en pourrissant les chefs d'états car il veut s'emparer du savoir et du pouvoir. C'est la lutte qui traverse toute l'Histoire humaine. C'est le fond de l'Histoire. Pétrole, racisme, oecuménisme ne sont que comédie. C'est l'avant-scène. Le but du démon, se servant de ses suppôts, ce qu'il cherche, c'est l'éviction des droits de Dieu au profit des droits de l'homme. Que de retraitants j'ai vus au cours de mes 50 ans de Sacerdoce, que d'hommes - qui se croyaient pourtant cultivés - ont vu clair au cours des Exercices de Saint Ignace, sur cette bataille.
Mes bien chers Frères, nous sommes tous dans cette bataille, bataille pour la survie de la civilisation chrétienne, bataille où il faut que les chefs, les hommes de troupe soient résolus, entraînés, aguerris, très motivés. Et voilà que le pape Pie XI précisera que les Exercices de Saint Ignace sont "le CODE dont tout bon soldat du Christ doit se servir". C'est donc notre service militaire dans cette guerre. Malheur à celui d'entre vous qui n'a pas encore fait ce service militaire. C'est un déserteur. Boutade à peine permise dans une église. (...) Plusieurs personnes m'ont dit quelquefois : "Mon Père, vous ne paraissez pas votre âge ! Compliment assez classique pour faire plaisir, mais voici ma réponse : les Exercices de Saint-Ignace rajeunissent !"
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extrait de l'homélie du Père Jean-Jacques Marziac, à
l'occasion de son jubilé sacerdotal.
source : bulletin Introïbo, avril-mai-juin 2004
JÉSUS, IL EST TEMPS DE NOUS VOIR
Mgr Baunard
J'ai 89 ans, c'est mon jour qui s'achève.
C'en est plus que le soir, c'en est presque la nuit ;
Mais sur mon front, voici qu'à l'Orient se lève
L'aube d'un jour nouveau. Salut, salut à lui!
De votre face O Christ, c'est la blanche lumière
Qui dans mon triste coeur éveille un grand espoir;
Descends, rayon du Ciel; apparaissez mon frère.
Jésus, il est temps de nous voir !
Je vous ai bien aimé, c'est vous dont ma jeunesse
à 20 ans faisait choix pour Éternel Époux
Et 60 ans après, c'est vous que ma vieillesse
Adore à votre autel encore à deux genoux ;
Ne vous dérobez plus Jésus, ma douce vie
Et dissipant bientôt l'ombre du dernier soir
Montrez-vous, montrez-vous à mon âme ravie.
Jésus, il est temps de nous voir !
Vous voir, vous adorer, contempler votre gloire,
Avec les Saints, goûter votre félicité.
Entrer dans votre coeur inépuisable et boire
Au calice éternel de votre charité !
Ne plus jamais pécher, vivre de votre vie,
Voir à votre lumière et ne plus rien vouloir
Que de vous aimer auprès de ma mère Marie.
Jésus, il est temps de nous voir !
Que ferais-je ici-bas ? Étranger, solitaire,
Je suis une ombre errante au milieu des vivants;
Le siècle dont je fus gît tout entier sous terre.
Et je ne comprends plus la langue des passants.
Tout croule autour de moi, tout est sang et ruine,
La Patrie est en deuil et je n'en puis avoir
Aujourd'hui qu'une seule, ouvrez : cité divine.
Jésus, il est temps de nous voir !
Dieu soit loué ! Chantons notre dernier cantique !
Que l'action de grâce achève mon adieu;
Car, O Sauveur, combien ma part fut magnifique,
80 ans vécus sous le charme de Dieu !
Je pars content de vous, et c'est pour le redire
Après la terre, au ciel s'il veut me recevoir,
Qu'à la messe des Cieux, mon coeur de Prêtre aspire.
Jésus, il est temps de nous voir !